Serge Hurtig: L’interdépendance bienveillante

Yves DeloyeEvoquer la figure de Serge Hurtig et le rôle central que ce dernier joue dans le développement contemporain de la science politique en France revient à faire l’histoire connectée de l’Association Française de Science Politique (AFSP) et de l’Association Internationale de Science Politique (AISP/IPSA). Nées tous les deux en 1949, le développement de ces deux structures associatives est aujourd’hui comme hier étroitement articulé. On se souviendra notamment que l’AFSP sera fondée à Paris quelques semaines à peine avant la création de l’AISP à l’initiative de l’UNESCO, antécédence chronologique qui permet à l’AFSP de devenir membre fondateur de l’AISP qui installe alors son siège à Paris à proximité de celui de l’AFSP, et ce avec la bienveillance de la FNSP où Serge Hurtig fera toute sa carrière. Le parcours scientifique de Serge Hurtig est au cœur de l’interdépendance bienveillante qui existe encore aujourd’hui entre les deux associations. C’est à lui que l’AISP doit le succès des deux Congrès mondiaux qu’elle organisera à Paris, en l’invitation de l’AFSP, respectivement en 1961 et en 1985. Comme le rappellent d’autres notices de ce site d’Hommages à Serge Hurtig, ce dernier jouera logiquement un rôle majeur et durable dans les instances de l’AISP où il représentera avec bonheur la science politique française pendant de nombreuses années.

Longtemps membre du Conseil d’Administration de l’AFSP qu’il quitte en 1998, Serge Hurtig y jouera un rôle qui ne saurait se résumer à cette fonction officielle. La lecture de l’histoire de l’AFSP qu’autorise désormais le site des Archives virtuelles de l’Association (http://archives-afsp.org/) montre combien sa présence a été déterminante à différents moments de l’histoire de l’Association et donc de la science politique en France. C’est vrai bien sûr le cas au moment de la disparition brutale de Jean Touchard en 1971 lorsque avec Louis Bodin et Alain Lancelot, Serge Hurtig assure la transition à la tête de la Revue Française de Science Politique. Transition qui prendra fin en 1973 lorsque Georges Lavau deviendra le premier « directeur » de la revue fondée en 1951 par la FNSP et l’AFSP. Mais là encore, la contribution de Serge Hurtig ne saurait se résumer à cette position publique puisque il jouera un rôle majeur dans le développement de la politique de recension bibliographique de la revue en développant, jusqu’en 1999, la rubrique « Biographie » fondée par Jean Meyriat et Jean Touchard.

Dans le cadre de cette notice, je souhaiterais revenir plus longuement sur deux autres moments cruciaux où Serge Hurtig, très tôt sensible à la question de l’internationalisation de la science politique, va jouer un rôle de sensibilisation dont on peut aujourd’hui mesurer encore l’importance cruciale. Le premier moment intervient le 8 mars 1969 lorsque l’AFSP programme une Journée d’études consacrée à « L’état de la science politique ». Décidée lors de l’Assemblée générale de l’AFSP du 3 mai 1968, cette journée d’études, reportée en raison des événements de 1968 en France, a été précédée par l’envoi aux membres de l’AFSP le 4 février 1969 d’un rapport introductif rédigé par Serge Hurtig qui a quitté ses fonctions de Secrétaire général de l’AISP en septembre 1967. Ces débats vont largement infléchir la politique scientifique de l’AFSP dans les années 1970 et contribuer fortement à la professionnalisation de la discipline en France qu’illustre la création de l’agrégation de science politique, création issue d’une Commission de travail interne à l’AFSP à laquelle Serge Hurtig a aussi apporté son concours. Dès la clôture du VIIe Congrès de l’AISP qui se tient à Bruxelles en septembre 1967, les autorités de l’AFSP s’inquiètent de la place de la science politique française dans l’espace scientifique international. Aux espérances de la période fondatrice de l’Association qui se confond avec celle de la discipline succède une période de doutes et d’inquiétudes quant à la capacité de la science politique française à remplir sa mission au niveau européen et mondial. Le pessimisme dont témoigne tant les comptes-rendus des réunions du Conseil d’Administration de l’AFSP de l’époque que les premiers rapports de conjoncture du CNRS se nourrit notamment d’un indicateur statistique rudimentaire mais révélateur : la taille de la délégation française au dernier Congrès mondial de l’AISP. Malgré un travail important du secrétariat général de l’AFSP incitant les « spécialistes français de la science politique » (sic) à se mobiliser en vue de ce Congrès qui réunit plus de 750 congressistes dans la capitale belge (soit un effectif en augmentation de près de 45 % par rapport à celui du précédent Congrès de Genève en 1964), la délégation française ne comprend qu’une dizaine de membres. Selon la note que rédige Jean Touchard, en octobre 1967, « trois membres du Conseil seulement avaient pu se libérer pour la circonstance et le nombre de professeurs français d’enseignement supérieur présents à Bruxelles n’excédait pas la dizaine, encore la plupart d’entre eux ne sont-ils restés que deux ou trois jours à Bruxelles ». Plus gravement encore, c’est le niveau scientifique de la discipline qui est pointé et notamment sa capacité à infléchir la grammaire conceptuelle et théorique d’une discipline où l’influence anglo-américaine est perçue comme une menace de plus en plus forte : « Une sorte de cercle international à dominante américaine mais dont font partie quelques européens, comme M. ROKKAN ou M. SARTORI, tend à se constituer, sans qu’aucun spécialiste français en fasse partie ». L’inquiétude est d’autant plus grande que, lors des séances plénières du Congrès de Bruxelles consacrées à la « typologie des régimes politiques », domaine dans lequel l’influence internationale d’un Maurice Duverger - membre du Conseil d’Administration de l’AFSP depuis sa création en 1949 - était traditionnellement forte, l’apport de ce dernier a été réfuté « sans qu’aucune mention fût faite des travaux français postérieurs à la publication de cet ouvrage [Les régimes politiques, Paris, PUF, Coll. « Que sais je ? », 1948], et sans qu’aucun orateur français intervint dans [une] discussion » critique introduite par un G. Sartori particulièrement sévère à l’égard des travaux de M. Duverger. Face à cette situation délicate, une certitude subsiste toutefois : l’AFSP doit jouer un rôle crucial dans l’urgente adaptation de la politique scientifique de la discipline pour mettre fin à cette marginalisation internationale jugée inquiétante. De la même manière qu’elle a assumé une responsabilité majeure dans l’institutionnalisation réussie de la discipline dans les années cinquante, elle s’estime devoir agir au nom de la discipline pour la hisser à un niveau de professionnalisation qui lui permette de compter au niveau européen et mondial. Observons que la même problématique (celle du nécessaire mais délicat passage d’une discipline constituée d’un nombre limité d’ « amateurs » éclairés de la vie politique, souvent issus des marges du champ universitaire juridique et/ou proches des institutions politico-administratives à une discipline académique disposant de ses propres critères de sélection professionnelle et de cursus distinctifs de formation méthodologique) est à l’origine, en 1970, de la création du Consortium Européen de Recherche Politique où Serge Hurtig joue déjà un rôle majeur. Dans le cas français, le diagnostic posé par Jean Touchard, tant dans sa note destinée aux membres du Conseil d’Administration de l’AFSP que dans sa contribution au rapport de conjoncture du CNRS en 1968, repose sur deux observations convergentes : la science politique française manque de méthodologie pour avoir la prétention de concurrencer la discipline au niveau mondial et, notamment sur un plan théorique jugé crucial du point de vue de l’influence scientifique internationale. Ce double retard (méthodologique et conceptuel) doit inciter l’AFSP à inscrire ces deux préoccupations au cœur de son agenda scientifique et entraîner, en conséquence, une mutation notable, même si elle se fera progressive, de son répertoire d’action scientifique. La note introductive à la Journée d’études du 8 mars 1969 que rédige Serge Hurtig à la demande de l’AFSP  y contribuera fortement. Cette note, largement informée par l’expérience internationale de l’ancien Secrétaire général de l’AISP, expérience d’autant plus précieuse qu’elle est à l’époque rare en France, constitue un document déterminant pour l’histoire de la science politique française. Marquant une prise de conscience lucide sur l’état d’une « discipline [désormais considérée] à vocation analogue à celle des autres sciences sociales » , ce document atteste aussi de l’émergence d’un ensemble partagé de critères professionnels [cursus distinct de formation préalable, sentiment d’appartenance à une « communauté » savante, réseau spécifique de diffusion des savoirs et des recherches (revues spécialisées, collections éditoriales dédiées), développement de laboratoires spécialisés dans la recherche en science politique et disposant des équipements nécessaires (la note en établit une liste non exhaustive : « bibliothèque recevant les principales revues et un grand nombre d’ouvrages, instruments de calcul et de traitements de l’information, etc »)…] permettant d’évaluer la production scientifique d’une discipline classée alors dans la famille « des sciences sociales nomothétiques ». Et, Serge Hurtig de préciser que « de cette parenté avec la sociologie, la psychologie sociale, l’anthropologie socio-culturelle, l’économie politique, la science politique a retiré un enrichissement considérable, et une transformation de ses méthodes d’enquête et de formalisation ». Transformation qui la conduit à distendre les liens anciens que la science politique avait noué avec « la philosophie politique, l’histoire et le droit ». Ce tournant, qualifié plus tard de « sociologique », de la science politique se traduit par le développement de nouveaux paradigmes théoriques[1] (S. Hurtig mentionne le « modèle cybernétique de Easton », celui de Karl Deutsch, les approches structuro-fonctionnalistes, celles du changement et de la modernisation politique…) et par l’amélioration notable des méthodes d’enquête et de recherche, souvent empruntées à d’autres sciences sociales et de plus marquées par la révolution béhavioriste. La crainte formulée concerne le décalage qui existe, dès ce moment, entre les pays capables de suivre ce mouvement de développement scientifique (notamment du point de vue des infrastructures de recherche, des banques de données socio-politiques et de la qualité des cursus d’enseignement supérieur) et ceux qui s’enferment dans une « production locale dont le caractère malhabile et périmé est souvent – mais pas toujours – reconnu, et dont la valeur folklorique est de moins en moins souvent proclamée » (sic). Sans bien sûr confondre la situation française avec cette « production locale » en voie de marginalisation scientifique, la  note rédigée par Serge Hurtig n’hésite pas à pointer les défis que doit impérativement relever très vite la science politique française : « améliorer la connaissance que les politistes français, qu’ils soient à titre principal enseignants ou chercheurs, doivent avoir de l’état général de leur discipline et des problèmes qui se posent ailleurs dans leur spécialité » ; « améliorer la qualité de l’enseignement, et cela à tous les niveaux » ; rationaliser les « programmes de recherche (…) qui permettent de mieux connaître la réalité politique française (et étrangère et internationale), et contribuent au progrès de la science politique en tant que discipline » ; réfléchir aux adaptations nécessaires des équipes de recherche (faut-il « multiplier » ou au contraire « concentrer » ces dernières ?) et à l’équipement (notamment documentaire et informatique) de ces dernières.

Il est intéressant d’observer que Serge Hurtig jouera encore ce rôle de vigie et d’ « aiguilleur » pour la science politique à un autre moment crucial de la science politique française : le 19 juin 1980. Là encore, la question de l’internationalisation de la discipline est au cœur de sa participation au débat. L’occasion en est fournie par une nouvelle manifestation d’introspection collective que l’AFSP propose à ses membres sous la forme d’une autre Journée d’études intitulée « Regards sur la science politique française » ambitionnant - en miroir avec la manifestation du 8 mars 1969 - de faire un nouveau bilan d’étape de la professionnalisation de la discipline. Bilan que la publication en 1985 des quatre volumes du Traité de science politique édités aux Presses Universitaires de France, à l’initiative de Madeleine Grawitz et de Jean Leca, poursuivra en symbolisant fortement l’existence contemporaine d’un ensemble de savoirs constitutifs d’une science politique en voie de normalisation. De son côté, Pierre Favre, alors tout jeune professeur agrégé de science politique à l’Université de Clermont-Ferrand, engage son enquête devenue classique sur les Naissances de la science politique en France qu’il publiera chez Fayard en 1989. Bref, tous les indices convergent pour faire de cette décennie des années 1980 un moment essentiel dans l’affirmation publique d’une science politique enfin devenue une science sociale reconnue en France. Là est d’ailleurs implicitement l’enjeu de la Journée d’études du 19 juin 1980 à laquelle, une fois encore, Serge Hurtig va apporter une contribution précieuse. Malheureusement pour nous, les archives de l’AFSP ne conservent que des traces lacunaires de cette dernière. Les débats seront introduits par quatre exposés liminaires : le premier est prononcé par Jean Leca et vise à présenter les « domaines de recherche et l’organisation de la discipline ». Exposé qui préfigure très probablement l’entreprise éditoriale évoquée plus haut. Le deuxième exposé a été rédigé par Pierre Favre et entend faire l’inventaire des « problématiques » de la discipline. À partir d’une préoccupation plus institutionnelle, Albert Mabileau s’intéresse lui à l’enracinement (encore fragile) de la science politique dans le paysage universitaire français. Enfin, Serge Hurtig propose un exposé sur « la science politique française dans le contexte international ». Une fois encore, nous le voyons, ce dernier insistera sur le lien essentiel qui existe entre le développement de la science politique en France et sa capacité à exister au niveau européen et international. Là est probablement le legs le plus actuel qu’il continue à promouvoir activement au sein de la discipline au travers notamment de la publication de La Documentation Politique Internationale qui illustre aujourd’hui la réussite intellectuelle d’une discipline qui se confond avec sa vie scientifique. Là est aussi la raison d’être de l’hommage que lui rend l’AISP lors de son Congrès mondial de Madrid.

Yves Déloye
Secrétaire général de l’AFSP
Directeur de publication de la RFSP

 

[1] Paradigmes scientifiques que Serge Hurtig contribuera à diffuser en France à travers notamment la collection « Analyse politique » qu’il dirige à cette époque chez Armand Colin et qui accueille, par exemple, les premières traductions françaises de David Easton, de Robert Dahl, de Giovanni Sartori…